LA CATHÉDRALE SAINT-PAUL,
UN MUSÉE VIVANT


par Françoise PIRENNE-HULIN
Depuis bientôt huit siècles, nos cathédrales et églises gothiques,
toujours présentes avec leur vocation première, ne sont pas seulement les plus beaux
monuments de notre art occidental mais les seuls qui vivent leur vie intégrale toujours en accord
avec le dessein pour lequel ils furent construits. Ces édifices sont le fruit d'une même
pensée religieuse, d'un travail collectif de foi. Les maîtres d'oeuvre, peintres, sculpteurs
et autres artistes ou artisans qui les édifièrent et décorèrent,
partagaient les mêmes croyances que les prêtres qui célèbrent aujourd'hui
les cérémonies liturgiques ou les fidèles qui y participent. Dans une cohérence
et une continuité spirituelle admirables, chaque siècle voulut contribuer à leur
embellissement en imprimant son sceau selon le goût esthétique du temps.

Saint-Paul, ancienne collégiale romane, fut reconstruite à partir de 1252 en style ogival primaire.
Elle fut érigée en cathédrale après le destin tragique de son illustre
devancière Saint-Lambert à la Révolution.
D'une grande sobriété, mais éclantante de lumière, elle connut,
sur près de trois siècles, plusieurs étapes de construction,
offrant une gamme presque complète de l'architecture gothique. La partie rectangulaire
du choeur de type mosan, le transept, les bas-côtés et les premières
travées de la nef datent du XIIIe siècle. Celle-ci fut achevée au XIVe siècle
dans une grande unité de style, et, vers 1390, on posa les premières pierres de la tour.
Le cloître fut reconstruit de 1445 à 1530 en style rayonnant et sa galerie occidentale s'apparente
à la décoration de l'église Saint-Jacques avec ses clefs de voûte finement
ouvragées et ses arcs redentés.

L'église subit au cours des siècles des modifications décoratives
intérieures adaptées au goût du jour et des restaurations heureuses
ou parfois fâcheuses. Au XVIe siècle, on enlumina la voûte du vaisseau
et du transept de beaux et exhubérants rinceaux polychromes ainsi que l'indiquent
plusieurs millésimes inscrits sur des simulacres de banderoles. On poursuivit cette
décoration peinte aux voûtes des bas-côtés et des chapelles au
siècle dernier. Du XVIe siècle date aussi l'un des plus remarquables vitraux
conservés dans notre pays. Oeuvre de Jean de Cologne, maître liégeois,
cet admirable vitrail qui éclaire la pierre grise de sa transparence et de son intensité
est un des témoins les plus brillants du renouveau des arts décoratifs à Liège
sous le règne d'Erard de la Marck ( 1505-1538). Au siècle suivant et surtout au XVIIIe
siècle des embellissements à la mode de ces époques vinrent partiellement
masquer la pureté des lignes internes du vaisseau et un mobilier baroque prit la place du gothique.
C'est au XIXe siècle, après que la collégiale Saint-Paul fut élevée
au rang de première église du diocèse que le chapitre des chanoines soucieux de la
rendre digne de sa nouvelle fonction entreprit de nombreux changements: édification de la partie
supérieure de la tour avec sa flèche, sous l'empire français, et des
bas-côtés du choeur; remplacement du mobilier et oeuvres d'art de la Renaissance classique
et baroque par de riches meubles néo-gothiques: stalles, autels, orgues, chaire de vérité;
à l'extérieur, reconstructions souvent trop radicales où l'architecte abuse
d'enjolivements néo-gothiques qui altèrent l'intégrité des témoins
régionaux de l'architecture médiévale. Le XXe siècle apporte aussi sa marque.
Tel est le lumineux vitrail historié exécuté d'après les cartons du maître
parisien Max Ingrand à qui sont dues notamment les décorations en glace gravée
du paquebot "Normandie": les triangles symbolisent la Trinité dont la fête fut
répandue par Etienne évêque de Liège (920), au milieu, de la Résurrection
et la Pentecôte et, en bas, l'Adoration des Bergers et des Mages.

Par la beauté de son architecture et des oeuvres d'art qu'elle contient la cathédrale Saint-Paul
comme ses soeurs gothiques est un remarquable musée d'art chrétien. Musée
complet où toutes les expressions d'art, architecturale, plastique et musicale se cotoyent et vivent
en harmonie; où vitraux, sculpture, peinture et mobilier sont soumis à l'architecture et
n'existent que par elle. Mais musée vivant: son espace vit des offices qu'on y célébre,
où les oeuvres qu'il renferme, remplissant leur fonction, furent conçues pour lui et non
lui pour elles. Ces oeuvres, destinées à la vénération des fidèles,
à leur édification comme à leur sensibilité artistique furent réalisées
par des maîtres de chez nous et d'ailleurs.

Elles retracent des scènes de la vie du Christ et de laVierge, évoquent des épisodes
de celles de saint Paul, patron de la Cathédrale ou de saint Lambert et saint Hubert, patrons du
diocèse et de la cité. Certaines, figures allégoriques ou symboliques, rappellent aux
fidèles l'essentiel de leur foi. D'autres, évoquant des personnages liés à
la vie de la Cathédrale, furent offertes par ces derniers et y perpétuent leur souvenir. Toutes,
si individuelles qu'elles soient ont leur raison d'être en ce lieu sacré. Il en est le conservatoire naturel.

Citons en quelques unes:
Le vénérable christ en croix de la fin du XIIIe siècle suspendu à l'arc triomphal
du choeur auquel aboutit le regard glissant le long des grandes lignes verticales des colonnes. Emouvant,
à la fois austère et raffiné, sa présence fondamentale est essentielle au centre
de l'édifice.

Une admirable Assomption de la Vierge de Gérard de Lairesse (1641-1711) dans la chapelle du
Saint-Sacrement. Son coloris sobre de bleus et de bruns contraste avec un accent rouge vif au milieu
de la composition: la Trinité est suggérée par une toile magistrale d'Erasme Quellin,
disciple de Rubens: Les Quatre Docteurs de l'Eglise Latine devant le Saint Sacrement.

La châsse de saint Lambert en argent, exécutée en 1896 par les frères Wilmotte,
orfèvres liégeois, à l'imitation des belles châsses mosanes médiévales,
conserve les reliques du saint. Elle est entourée de deux anges de l'école du célèbre
sculpteur baroque liégeois Jean Del Cour dont on peut voir plus loin le Christ Mort en marbre blanc
à l'admirable modelé.

Dans le bas côté nord du choeur, le Baptême du Christ de Jean-Guillaume Carlier le meilleur
des peintres liégeois du XVIIe siècle, doté d'un réalisme assez exceptionnel
pour l'époque.

Le buste reliquaire (XVIe siècle) de saint Lambert conservé au
Trésor, effigie imposante en argent repoussé, ciselé et coulé. A la façon
des retables bruxellois et anversois de la fin de l'époque gothique une foule de statuettes sculptées
en ronde bosse raconte dans son socle les épisodes les plus marquants de sa vie. Cette pièce
prestigieuse est exposée près du choeur à la vénération des fidèles,
le 17 septembre, jour de la fête du saint.

Au delà de sa valeur historique et artistique, la cathédrale Saint-Paul s'inscrit dans la tradition
spirituelle de ses soeurs gothiques. Elle est une réunion de symboles et à elle seule un
symbole. La liturgie, la musique vocale ou instrumentale qu'on y exécute, les objets servant au
culte, pièces d'orfèvrerie, vêtements sacerdoctaux ouvrent le symbolisme à la Foi.
Tout, jusqu'au moindre geste du prêtre, anime d'un même sentiment profond
la cathédrale entière.


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Textes fournis par les éditions WEKA S.A. - rue de la Station - 4340 AWANS



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